Je suis un peintre raté

Je suis un peintre raté. Pendant toute mon enfance, une timidité confuse, indécise et angoissée, a contrarié chez moi un lancinant désir d'être un artiste. De cette dernière condition je ne me faisais pas la représentation d'un statut social défini, plutôt celle d'un aménagement précaire de l'exil. Je me heurtais à un obstacle auquel j'étais aveugle. Ce n'est qu'à l'âge de vingt et un ou vingt deux ans, à l'occasion de travaux pratique de psychologie, que j'eus la solution de l'énigme et mon chagrin dura vingt ans. Je suis daltonien, du type le plus courant ; le contraste, flagrant pour la majorité des hommes, entre le rouge et le brun, d'une part, ou certains gris bleutés d'autre part, et le vert ne m'apparait pas. Il en découle que, comme chez un prédateur, ma vision privilégie les valeurs d'ombre et de clarté, les formes et le mouvement, et aussi que je suis sensible à des nuances qui échappent à la vision commune que captive des contrastes sans influence sur ma perception défaillante.
Avec une intransigeance juvénile, je jugeai inadmissible de disposer les couleurs d'un tableau en m'en remettant aux noms inscrits sur les tubes et non à la sensibilité de mon œil.
Dira-t-on que j'ai voulu un revanche ? ou que je suis allé chercher le bâton pour me faire battre ? Assez banalement, il me fallait, de manière urgente, améliorer mon niveau de vie en faisant valoir sur le marché du travail des talents qui jusqu'alors n'avaient intéressé que moi. Aux approches de la quarantaine, je suis devenu professeur d'enseignement artistique. Dans des classes de collège, puis de lycée, j'ai retrouvé, en maintes occasions, la difficulté que j'avais éludée ou compensée pendant le concours. Aux épreuves pratiques, j'avais obtenu des notes faibles pour des réalisations crayonnées et peu spectaculaires. Ce qui fit peut-être de moi un bon professeur, c'est que, quant à l'exploitation d'une palette, je n'avais aucune autorité et guère de savoir-faire à transmettre, de sorte que j'habituais les élèves à formuler eux-même la critique de leur propre peinture. Ma bienveillance leur étant acquise, ils exprimaient des exigences qu'ils n'auraient sans doute pas supporté si j'avais voulu les leur imposer du haut d'un prétendu savoir.
Une autre difficulté était pour moi de rester tranquille pendant les séances d'atelier. Etant payé – mal, certes – pour effectuer cette tâche chez moi, il me répugnait de corriger en leur présence les copies de mes élèves, pendant les moments, assez longs, où ils tiraient le pinceau sur leur grande feuille de format raisin. Pendant deux heures, dans un vol d'autour, je passais de l'un à l'autre, ayant rarement une remarque pertinente à énoncer. Ils ne manquaient pas de me remontrer que je les importunais et que mes manières scrutatrices nuisaient à leur concentration.
Je fus tiré de cet embarras par mon profond sentiment animiste. J'entretiens avec la plupart des objets des relations personnelles volontiers affectives. Il peut même m'arriver de leur adresser la parole. Entre toutes m'émeuvent les choses mises au rebut et il advenait souvent que je considérasse avec un sentiment navré les macules qui encombraient la poubelle de la classe. J'en vint assez vite à y déchiffrer des formes, reconnaissance d'autant plus aisée qu'elle était entravée par aucun exigence de vraisemblance dans la gamme colorée : un torse féminin bleu ne me gênait pas davantage qu'un ciel brun ou, peut-être, vert. Vint un moment où il me sembla très fâcheux que ces visions étranges et mystérieuses dussent s'anéantir comme des immondices et je trouvais dans ce triste destin un encouragement. Après tout, il n'y avait rien a perdre ; tout était à sauver.
C'est ainsi que je me suis mis à peindre en me faisant une obligation de recouvrir tout l'espace disponible entre les taches préexistantes mais de ne leur ajouter que le strict nécessaire afin que fût visible à un tiers ce qui n'était apparu d'abord qu'à moi. Pour la plus grande satisfaction de mes élèves, soulagés de me voir enfin calme et studieux, à ma table pinceau en main comme eux à la leur.
L'aventure ne s'est pas arrêtée là. Se rendre réceptif à ce que suggère un ensemble de taches aléatoire – ou supposé tel – revient à interroger un objet inachevé, un être en gestation : « Que veux-tu ? » Qu'attends-tu de moi, peinture, pour être ce que tu es déjà ? La réponse que j'obtenais n'était pas simple. En même temps que m'étaient proposés quelques coups de pinceau, la petite peinture, assez souvent mais pas toujours, se nommait. Et puis, il arrivait parfois que le titre dont elle s'assortissait se développât en une narration plus ou moins syncopée dont l'évidence m'étonnait. J'avais même l'impression d'assister à la naissance du langage. Sentiment si intense que, depuis lors, je ne peux plus croire à l'arbitraire du signe. Le signe est l'émanation de l'image. L'objet ne devient réel que par son analogue qui l'évoque et permet de le nommer.

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